Numbers connection

[Pige] – La photographe Araminta de Clermont a travaillé sur les tatouages des gangs sud africains, les Numbers. Elle a côtoyé ces hommes dans les bas-fonds de Cape Town durant 18 mois. Rencontre.

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Comment avez-vous rencontré ces gangs, les 26s, 27s et 28s ?
En liant connaissance avec l’un de ces gars dans la rue à Cap Town. Intrigué par mon intérêt pour ses tatouages, il m’a emmenée dans une soupe populaire où se retrouvent les membres des 26s, 27s et 28s. Avant de les photographier, j’ai longuement discuté et joué au ping-pong. Pour gagner leur confiance, je me baladais avec leurs photos. Souvent, ils reconnaissaient des gens avec qui ils avaient été incarcérés. Ce documentaire s’est bien déroulé, mais les premiers jours j’étais effrayée.

Pourquoi avoir travaillé sur ces gangs ?
J’étais fascinée par leurs tatouages, ils racontent une histoire personnelle forte. Puis, les Numbers ont une légende romancée qui remonte au XIXème siècle. A l’origine, il s’agissait d’un groupe qui se battait contre la domination des colonisateurs. De nos jours, les 26s, 27s et 28s , sont connus pour être structurés d’une manière quasi militaire autour de règles et d’un langage, le Sabela. Ils sont présents dans toutes les prisons du pays.

Photo Araminta de Clermont - Gang Afrique du Sud - Article Guillaume Roche

Qu’est-ce que représente le tatouage pour ces gangs ?
Ils ont utilisé le tatouage lors de l’apparition des Chappies [1] et s’inspiraient des motifs de l’emballage du chewing-gum. Le tatouage sert à montrer l’appartenance au gang, rejeter la société et les autorités. Il a pour but de déshumaniser et d’inspirer la peur. C’est aussi un moyen de reconnaissance entre eux pour se placer dans la hiérarchie du gang. Mais, le sens véritable de ces tatouages est gardé secret, ils ne ne peuvent pas en dévoiler la signification.

Quels tatouages retrouvons-nous souvent ?
Souvent le chiffre du gang, à savoir : le 26s, 27s et 28s, difficile à louper car très imposant. Les épaules sont marquées par des étoiles pour signifier un grade. Le symbole du dollar ou le la Livre Sterling veut dire que le détenteur a volé un étranger. Ils se font aussi tatouer des mains avec les doigts dans différentes positions pour représenter le statut dans leur gang. Certains ont un pénis en érection tatoué : les membres du 28s ont pour habitude de prendre des esclaves sexuels. Plus généralement, l’ancienne école arbore des tatouages qui représentent des scènes traditionnelles des Numbers et des Zoulous. Les jeunes sont plus influencés par l’esthétique des gangs US.

Photo Araminta de Clermont - Gang Afrique du Sud - Article Guillaume Roche

Comment pratiquent-ils le tatouage ?
L’équipement est rudimentaire. Pour la couleur noire, ils utilisent des déchets brûlés, du caoutchouc industriel et de la poussière de briques pour le rouge. Ils mixent ces pigments avec la salive et cela donne, pour ainsi dire, une sorte d’encre. Ils tatouent avec de vieilles aiguilles qu’ils partagent entre eux, je vous laisse donc imaginer le risque de contamination avec le sida ! Au final, le tatouage est en relief car ils poussent ces pigments sous la peau.

En dehors du monde carcéral, comment ces tatouages sont perçus ?
Les gens sont effrayés par ces tatouages. Pour les ex-détenus, il est quasiment impossible de trouver un travail car les employeurs pensent qu’ils vont les voler. Ils sont également rejetés par leur famille. Puis, comme ils sont pauvres, ils ne peuvent pas enlever complètement leurs tatouages. Le crime et la prison deviennent leur seules issues.

Photo Araminta de Clermont - Gang Afrique du Sud - Article Guillaume Roche

Les Numbers, des origines à nos jours
Le gang originel qui donna naissance aux Numbers date du XIXème siècle. Il s’est formé pour résister à la colonisation puis au gouvernement ségrégationniste de l’Apartheid. Tel un conte africain, il se raconte qu’un vieil homme, Po, constatait que les hommes de son village ne revenaient jamais des mines. Ils y travaillaient dans des conditions horribles et mourraient là-bas. Pour sauver ces personnes, il s’installa dans une caverne non loin des routes qui menaient aux sites miniers. Puis, constitua un groupe de 15 personnes pour voler l’or et l’argent des blancs en menant des actions.

De Po aux gangs 26s, 27s et 28s
Ce premier groupe se sépara en deux factions pour travailler le jour et la nuit. La scission devint radicale car le chef des brigands de la nuit, Nongoloza, avait des relations sexuelles avec un des voleurs de jour. Ainsi, Kilikijan, le chef des bandits du jour partit avec sept membres qui donnèrent naissance plusieurs décennies plus tard au gang 27s. De son côté, Nongoloza en fit de même avec huit autres personnes. Aujourd’hui, le 28s descend de ces hommes. Puis, les deux gangs furent jetés en prison. Durant sa détention Nongoloza s’arrangea pour faire enfermer Kilikijan au confinement secret. Ce dernier, aidé en cachette par six détenus, survécu. En échange, ils reçurent l’autorisation de former leur gang qui est, de nos jours, le 26s.

Des rôles respectifs
Le 26s n’utilise pas la violence mais monte des arnaques, le fruit des vols est redistribué au 27s et 28s. Le 28s se bat pour que les 26s et les 27s aient de meilleures conditions de détention. Ils peuvent également prendre des esclaves sexuels qu’ils doivent protéger. Le 27s s’attache à faire appliquer les lois qui régissent la vie des Numbers. De nos jours, les trois gangs sont implantés solidement dans les prisons et l’Afrique du Sud.

[1] : Chewing-gum, aussi populaire que le Coca Cola durant les années 1960 et 1970, inventé par le sud africain Arthur Ginsberg en 1950.

Photos : Araminta de Clermont
Texte : Guillaume Roche
Article publié pour Tatouage Magazine N°67