« Aux Philippines, l’Église cherche à s’adapter à l’air du temps »

Estan Cabigas "The New Cathedrals"

[Pige] – Le photographe philippin Estan Cabigas revient sur sa série The New Cathedrals et sur la place de la religion dans son pays.

Estan Cabigas "The New Cathedrals"

Quel est votre parcours photographique ?
« J’ai commencé la photographie comme un hobby à 14 ans avec l’appareil photo de mon père. Après sa mort en 2006, je voulais changer ma vie et je m’y suis pleinement consacré. La photo me permet de traduire ma perception de la société avec exactitude. »

La religion et la mort sont très présentes dans votre travail.
« Oui. Avec Coping with a Desaparecidos, j’ai documenté une famille surmontant la disparition d’un proche car, pareillement à l’Amérique du Sud, aux Philippines certaines personnes furent enlevées de force durant la dictature. Une pèriode de l’histoire qu’a tendance à oublier la jeune génération d’aujourd’hui. J’ai aussi travaillé sur la flagellation [A Ritual of Faith] dans le cadre de mon projet de thèse. Mes marottes tournent aussi autour des croyances, de la spiritualité des Philippins. Je documente le syncrétisme et les rituels, car ils peuvent disparaître. »

Estan Cabigas "The New Cathedrals"

Comment est née la série The New Cathedrals ?
« J’ai commencé ce travail en 2009 alors que j’étais dans un centre commercial de la ville de Makati où une messe catholique était célébrée à un étage. C’était surréaliste car il y avait des magasins partout avec des photos sexy sur les vitrines. Je ne m’attendais pas à voir un office religieux dans un tel endroit. J’ai photographié cette scène et ensuite j’ai voulu savoir si la même chose se passait dans d’autres centres commerciaux. »

Depuis quand les messes sont célébrées dans les centres commerciaux philippins ?
« C’est un phénomène récent qui a commencé entre 2005 et 2006. Elles sont des événements importants qui ne sont pas aussi réguliers que les messes dans les églises qui se déroulent tous les dimanches, vendredis et mercredis. Dans un centre commercial, elles durent environ une heure et peuvent se passer le matin ou bien l’après-midi. »

Estan Cabigas "The New Cathedrals"

Célébrer des messes dans les centres commerciaux, c’est une façon de séduire de nouveaux fidèles ?
« Aux Philippines, la population est catholique à 80 % et je ne pense pas que les représentants de Dieu soient dans les centres commerciaux pour convertir de nouveaux croyants. Ils cherchent plutôt à s’adapter à l’air du temps. »

Que représentent les centres commerciaux aux Philippines ?
« Ils sont une sorte de refuge très apprécié, car là-bas l’air est conditionné. On peut flâner, faire du lèche-vitrines, manger un morceau ou regarder un film sans souffrir de la chaleur. Les Philippins sont de grands consommateurs. C’est un nouveau lieu de pèlerinage car tous y vont et l’Église s’adapte, même si ses édifices religieux sont bondés tous les dimanches. »

Estan Cabigas "The New Cathedrals"

D’autres religions peuvent tenir des cérémonies dans les centres commerciaux ?
« Oui, les autres religions sont aussi autorisées, mais elles ne sont pas nombreuses à le faire. Dans les centres commerciaux visités lors de mon travail, j’ai seulement constaté la présence de protestants. Mais ils étaient plus situés dans des recoins et pas vraiment dans les espaces ouverts des supermarchés où il y a de nombreuses personnes qui passent. »

Il y a aussi ces croyants qui, poussés par leur foi, revivent des épreuves vécues par Jésus-Christ…
« Il y a certains fanatiques qui habitent dans les villes et les villages comme San Pedro Cutud, San Fernando ou bien encore Pampanga, mais j’ai un doute sur la piété de ces personnes qui se font crucifier pour alléger leurs péchés. Ces célébrations sont une attraction pour les touristes. Mais je ne veux pas non plus les juger et jeter le doute sur leur foi. »

Quels sont vos projets ?
« Je me concentre sur mon pays et les Philippins. Ici certains luttent pour survivre et cette réalité n’est pas très documentée : comme la diaspora philippine qui travaille à l’étranger pour envoyer de l’argent et offrir une meilleure vie aux membres de leur famille restés au pays. »

Estan Cabigas "The New Cathedrals"

Guillaume Roche

The New Cathedrals est présentée dans le cadre de Photoquai sur les quais de la Seine et dans le jardin du Musée du quai Branly à Paris. Jusqu’au 17 novembre. Rens.: www.photoquai.fr/2013

Retrouvez l’article publié le 09/10/2013 pour Next de Libération.

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La sexualité au Moyen Âge, c’était comment ?

[Pige] – Né à Taverny, à la lisière de la forêt de Montmorency, coin bourré de souvenirs historiques et biberonné dès l’enfance par la lecture de Walter Scott, les aventures d’Ivanhoé et de Robin des bois, le médiéviste Jacques Rossiaud explore ce qu’il se passait dans la chambre à coucher de nos lointains aïeux dans son dernier livre, Sexualités au Moyen Âge.

maPourquoi vous intéressez-vous au Moyen Âge ?

« J’ai choisi la période médiévale comme champ de recherche car elle est à la fois proche et distante : on comprend mieux les gens du Moyen-Âge que ceux de l’Antiquité car c’est moins éloigné dans le temps. Il y a aussi un dépaysement car cette époque est celle du merveilleux, des fées, des nains et des gnomes. »

Et comment avez-vous découvert les mœurs sexuelles de cette époque ?  
« J’ai fait de l’archive urbaine le long du Rhône et de la Saône, travaillé à propos des bateliers, les sociétés du fleuve et tout ce qui concerne les faits de la jeunesse, de mœurs. Et il se trouve que je me suis intéressé à la prostitution en tombant sur des séries d’archives exceptionnelles à Dijon. J’ai ensuite écrit des articles sur la prostitution médiévale. Puis la prostitution est aussi une affaire de sexualité et cela intéresse tout le monde ! »

Est-ce facile de retranscrire l’atmosphère d’une époque, ses mœurs ?
« Non, ce n’est pas facile ! Connaître une époque nécessite de très longues lectures et une pénétration des œuvres médicales, littéraires et théologiques pour restituer les manières de penser des hommes. »

Pourquoi l’Église s’est intéressée à la sexualité ?
« Le Christianisme s’est préoccupé des questions sexuelles par réaction à l’Orient et à des sectes qui prônaient une très grande liberté de mœurs. La pensée chrétienne s’est aussi développée à un moment où nous pensions que les temps étaient courts et que le jour du Jugement dernier allait arriver. »

Comment était la sexualité durant l’Antiquité ?
« À Rome, elle est fondée sur une morale très austère depuis le Ier siècle. La prostitution est tolérée, une place est faite à la bisexualité. Par contre, les choses étaient rigoureuses pour le mariage. Les considérations sur le comportement sexuel s’expliquent durant l’Antiquité païenne par des raisons médicales et elles ont été transférées dans la sphère de la morale, du bien et du mal, au temps du christianisme. »

Pourquoi au Moyen Âge l’acte amoureux doit s’accomplir avec parcimonie ?
« L’éjaculation fatigue le corps parce que le sperme est un produit qui vient, pense-t-on, du cerveau ou du sang. Éjaculer équivaut à une saignée. Donc si nous sommes excessifs, on risque de tomber malade. Il fallait respecter une certaine modération. »

L’acte sert juste à perpétuer l’espèce humaine à cette époque, le plaisir n’a pas sa place ?
« C’est la doctrine, la théorie, c’est ce que l’Église enseigne, mais tout le monde sait que l’écrasante majorité des gens font l’amour non pas pour la reproduction, mais pour le plaisir ! »

Quel regard est porté sur l’homosexualité au Moyen Âge ?
« Il y a une certaine tolérance selon le rôle de la personne. Le rôle féminin, par exemple, dans un acte homosexuel est toléré et pardonné quand l’acteur est jeune. Très jeune, même, à la limite de l’enfance et de l’adolescence ; ensuite c’est tout de même sévèrement condamné. »

Le clitoris de la femme est le grand perdant dans votre livre, non ?
« On admet une grande liberté sexuelle masculine qui est refusée aux femmes. La morale est double : ce qui est admis pour les hommes ne l’est pas pour les femmes. On pense que l’homme a besoin de diversité alors que c’est strictement interdit pour une femme, sauf les prostituées. »

Le lesbianisme n’est pas pris au sérieux d’ailleurs !  
« C’est condamné, mais c’est moins grave que l’homosexualité masculine. On pense que si une femme s’abandonne entre les bras d’une autre, c’est circonstanciel, à cause d’un manque d’hommes. Et dès qu’elle le peut, elle en retrouvera forcément un. »

La prostitution se porte bien au Moyen Âge, que pouvez-vous nous dire à son propos ?
« C’est vraiment toléré dans la société. Il y avait beaucoup de bordels : maison de tolérance, établissement privé et même public géré par la ville. La chose est  carrément institutionnalisée. Puis à partir de la fin du XVe et lors de la première moitié du XVIe, cela dépend des régions, mais celles touchées par les réformes protestantes et catholiques deviennent répressives, sévères, vis-à-vis de la prostitution. »

Les prêtres fréquentent beaucoup ces maisonnées dédiées aux plaisirs ?
« Ils n’y vont pas tous, mais la hiérarchie ecclésiastique préfère que les prêtres fréquentent de temps à autre une prostituée plutôt qu’une concubine. Le mariage des prêtres a été interdit lors de la Réforme grégorienne au XIe siècle. Il y a toujours eu des courants favorables au mariage, mais ils étaient très faibles. À partir de la fin du XIe et du XIIe siècle, il n’y a pratiquement plus de prêtres mariés, sauf certains qui vivent en concubinage dans les contrées éloignées et mal surveillées. »

Certaines positions sont interdites au  Moyen Âge, laquelle est la plus réprouvée ?
« La sodomie : aussi bien hétérosexuelle qu’homosexuelle. Le coït anal est réprouvé par l’Église car il n’a pas pour finalité la reproduction. Mais il est difficile de pénétrer dans les demeures et les particuliers en prennent à leur aise avec ce qui est permis ou pas : les préliminaires, mêmes poussés, sont tolérés. »

Finalement : la sexualité c’était mieux au Moyen Âge ou maintenant ?
« C’était mieux avant le Sida ! Il n’y a pas de doutes. Au Moyen  Âge, il y avait des maladies comme la chaude-pisse, puis la syphilis et la grosse vérole sont apparues en 1496 et se sont développées au début du XVIe siècle. Auparavant les maladies vénériennes étaient des maladies bénignes et c’est pour cela aussi que tout était un peu toléré. Cela compte. Les mœurs sexuelles de nos jours sont totalement libres, mais elles sont sous la menace de maladies. »

9782755803129

Informations pratiques :

Sexualités au Moyen  Âge, Jacques Rossiaud, publié aux Éditions Jean-Paul Gisserot.

Autres ouvrages :
L’amour vénal : la prostitution en Occident (XIIe – XVIe siècles), chez Aubier Flammarion.

La prostitution médiévale, chez Flammarion.

Retrouvez l’article publié le 27/02/2013 pour le site www.fluctuat.premiere.fr

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