Photos d’outre-tombe : une journée avec Hunter S. Thompson

Hunter Thompson

[Pige] – « Je lui ai offert l’une de mes photos. Parmi tous mes tirages, il a choisi celui où un gars porte son petit neveu sur les genoux. Ils tiennent dans leurs mains un pistolet pointé en direction d’une fenêtre. Lorsque le coup de feu est parti, le bébé aspirait de l’air pour reprendre son souffle, et c’est à cet instant-là que j’ai pris la photo. Hunter m’a demandé de signer le tirage de 20×25 cm. Il m’a fait remarquer qu’il était important d’avoir une belle signature. »

HunterB1 - Robert Yager - Copyright

C’était en 1998. Robert Yager, photographe anglais installé à Los Angeles, avait reçu la mission d’aller photographier Hunter Stockton Thompson, l’inventeur du journalisme gonzo (qui s’est suicidé en 2005). Il se souvient de cette journée particulière.

Trois jours à poireauter
« J’avais lu Las Vegas parano et Hell’s Angels.  Je l’admirais parce qu’il testait toujours les limites, voulait vivre selon ses propres règles. Hunter était très honnête sur sa façon de voir les choses, plein d’esprit, aventureux, il semblait être intrépide. En tant que photographe, je me suis efforcé de marcher aussi sur le fil du rasoir et de ne pas suivre toutes les règles. »

Avant de le rencontrer à la Woody Creek Tavern – d’où Hunter s’est fait jeter plusieurs fois d’après ce qu’il comprend, Yager poireaute trois jours à Aspen (Colorado) car l’assistante de Thompson lui apprend par téléphone que ce dernier n’est pas en forme.

Buick rouge
Durant les Sixties, Hunter Thompson avait côtoyé les Hells Angels en Californie et quelques décennies plus tard Yager fait de même avec les gangs de Los Angeles. Le photographe suit ces derniers depuis le mois de janvier 1992 et avait apporté sa grande boîte de tirages pour montrer à Hunter son travail sur le sujet.

« Je pensais que cela l’intéresserait. En fait, il a tellement aimé les images qu’il a demandé à son assistante de lui lire les légendes inscrites au dos de toutes les photos. Il y avait beaucoup de tirages et cela a pris plus d’une heure. C’est avec ces photos que j’ai gagné son estime et il a souhaité que je lui parle de ma période passée avec les gangs de L.A. »

La suite de la journée se déroule chez Hunter Thompson. Le photographe a laissé sa voiture de location à la Woody Creek Tavern pour embarquer à bord de la décapotable d’Hunter, une Buick rouge.

HunterC2 - Robert Yager - Copyright

Tête de cochon sauvage
« Nous sommes partis le long de routes montagneuses ventées qu’il connaissait très bien. Hunter conduisait extrêmement vite, comme s’il était mû par un désir de mort. C’était un peu comme le début d’une épopée palpitante, imprévisible et un peu folle. »

Une fois arrivé au ranch, il désire à nouveau être photographié et il a prend la pose avec une orchidée dans un pot avant de rentrer chez-lui.

HunterD1 Robert Yager - Copyright

« La baraque était en bois, elle faisait penser à une cabane. Il y avait une cave, mais je n’y suis pas allé, nous sommes principalement restés dans le salon avec sa cuisine attenante. Il aimait mettre ses pieds sur le comptoir qui faisait office de bureau. Il était recouvert de stylos, de ciseaux et d’une machine à écrire. Ainsi Hunter pouvait regarder la télévision et avoir une vue sur l’ensemble de la pièce. Au mur, il avait accroché la tête d’un cochon sauvage. Il y avait un tableau d’affichage couvert de photos et de coupures de journaux ainsi qu’un masque de Nixon et une paire de faux seins. »

Haschich
La suite de la soirée s’est passée dans les volutes de haschich. Hunter a demandé à son assistante de lire à haute voix des passages d’un livre. Ils ont aussi regardé la télévision et commenté les informations.

Yager a repoussé son vol de retour vers Los Angeles et précise qu’Hunter S. Thompson lui a donné un petit bout de cannabis. Ils ont à nouveau discuté des gangs de L.A. photographiés par Yager.

« Je prévoyais d’en faire un livre de photos. Mon agent littéraire à cette époque était Andrew Wylie – connu sous le nom de The Jackal (le Chacal) – et Hunter m’a dit qu’il pensait à changer d’agent et travailler avec Wylie. Nous avons aussi parlé des Hells Angels, de l’Angleterre et, à nouveau, de l’actualité. »

HunterA6 - Robert Yager - CopyrightFusil de chasse
Durant ce rendez-vous, Yager note qu’Hunter ne veut pas être photographié avec une arme.

« Il avait un fusil de chasse contre un mur, mais il ne l’a pas utilisé lorsque j’étais là. Il ne voulait pas non plus être pris en photo avec : il m’a dit que cela avait déjà été fait par le passé. »

Hunter raccompagne le photographe en Range Rover à la taverne dans la soirée. Le photographe remarque qu’il ne met que dix minutes pour parcourir le trajet contre vingt à l’aller.

La nuit est tombée. Sur l’autoradio poussé à fond, Thompson lui fait écouter le son d’un bébé qui pleure.

Guillaume Roche

Retrouvez l’article publié le 01/09/2013 pour Rue89-Culture.

Illustration en Une.

 

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