L’archipel des tatouages du taulard russe

Photo de Serguei Baldaev - Criminel Russe Tatouage - Article Guillaume Roche

[Pige] – Danzig Baldaev recopia scrupuleusement tout au long de sa carrière de gardien de prison les tatouages des criminels. Une véritable démarche d’ethnographe qui intéressa le photographe Sergei Vasiliev. Interview d’un vieux routier de la presse à propos du travail de Baldaev décédé en 2005.

Sergueï Vassiliev (à gauche) et Danzig Baldaev (à droite)Sergei Vasiliev (à gauche) et Danzig Baldaev (à droite)

Pourquoi cet intérêt pour le milieu carcéral russe ?
« 
Lors d’une première visite dans une prison la morale et l’humour des détenus m’ont beaucoup impressionné. Malheureusement, je n’ai pas pu travailler sur ce sujet photographique avant la perestroïka qui amorça une évolution des idées et des libertés en 1985. En tant qu’ancien étudiant du MVD, l’Académie du ministère de l’Intérieur, j’ai obtenu facilement les autorisations nécessaires pour réaliser des reportages. »

Après une première approche vous avez travaillé avec Danzig Baldaev, comment l’avez-vous connu ?
« Au début des années 1990 des professeurs de Budapest m’ont encouragé à le rencontrer et nous avons visité à nouveau plusieurs prisons ensemble. Puis, le fruit de notre collaboration, ses dessins et mes photos, furent exposés dans la capitale hongroise et publiés dans le livre Tatouages de criminels et sous-culture. »

Que signifiait le tatouage pour les prisonniers ?
« C’était une carte d’identité qui servait à connaître la nature du crime, la durée du temps d’incarcération, et le rang du prisonnier, c’est-à-dire son prestige par rapport aux autres détenus. Ils arrivaient à déchiffrer ces informations grâce à des symboles précis qui définissaient au final un système de caste : bas, moyen, haut. L’appartenance à un groupe se déterminait d’après la personnalité, le caractère et la catégorie du crime commis par un détenu. »

Pouvez vous nous détailler ces symboles ?
« Un petit « crucifix » tatoué sur la poitrine, l’épaule ou les doigts, signifiait que le prisonnier était de la « caste des voleurs ». Par contre, plusieurs grands « crucifix » disposés sur le toit d’une église informaient sur la durée du temps d’incarcération restant. Le « crâne » désignait une personne dangereuse qui avait commis un crime de sang. Une « bougie allumée » exprimait la peine qu’un détenu éprouvait pour ses proches. La catégorie la plus basse, les « esclaves sexuels, » étaient tatoués de force d’une paire d' »yeux » au-dessus de l’estomac ou des fesses. Les femmes qui arboraient un « papillon » étaient considérées comme des prostituées. »

Pourriez-vous nous expliquer l’origine de ces signes ?
« 
Ils se sont développés lors de la guerre patriotique de 1941 – 1945 dans le milieu carcéral. À partir de 1960 nous pouvons parler d’un développement évident de ce système qui atteint son apogée dans les années 1980. Ces signes sont nés uniquement dans le système pénitentiaire soviétique et n’ont aucune racine étrangère. Aujourd’hui, il n’est pas possible de dire que les détenus adhèrent à ces codes. Les nouvelles générations de prisonniers prisent le tatouage uniquement pour sa beauté et son esthétique. »

Les tatouages des criminels russes se limitaient-ils uniquement à ces symboles ?
« Non. Il existait aussi des tatouages satiriques par rapport aux événements et dirigeants de l’ex-URSS, utilisés comme une forme de protestation politique et un refus de collaborer avec les autorités. Les prisonniers n’hésitaient pas à se faire tatouer des mots, des phrases voire des poèmes, pour accentuer le côté caricatural ! »

Comment se déroulait une séance et où se procuraient-ils le matériel nécessaire pour tatouer ?
« Cela se réalisait en secret dans le coin sombre d’une cellule ou un endroit discret. Les autorités réprouvaient cette pratique considérée comme non civilisée. Les détenus se procuraient le matériel sur leur lieu de détention car ils travaillaient souvent dans des ateliers et confectionnaient l’encre et les pointes grâce à des matériaux industriels de toute sorte. La pratique était très artisanale ! »

Le tatouage était-il réalisé par des artistes ?
« La majorité des prisonniers étaient tatoués par des artistes incarcérés. ils n’étaient pas professionnels et souvent payés en sachets de thé ou cigarettes. Il faut savoir que les premiers salons de tatouage ont été ouverts dans le milieu des années 1990 par d’anciens prisonniers ! »

 Photo de Sergueï Vassiliev - Criminel Russe Tatoué - Article Guillaume Roche

Photo de Sergueï Vassiliev - Criminel Russe Tatoué - Article Guillaume Roche

Photo de Sergueï Vassiliev - Criminel Russe Tatoué - Article Guillaume Roche

Photo de Sergueï Vassiliev - Criminel Russe Tatoué - Article Guillaume Roche

Photos : Sergei Vasiliev
Traduction : Imogen Wade
Rédaction : Guillaume Roche
Article publié en 2006 pour Tatouage Magazine N°52

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